VINGT ET UN ANS
19 mai (1904].
Audrey va mourir, Audrey va mourir.
Une de ses dernières lettres : « Look at these beautiful lines of
Shelley, I have just read them and could not resist sending them…’»
Mon cœur se serre d’amertume quand je relis cette lettre-là.
Elle va mourir. Il semble que rien ne compte plus devant cette idée-là. Les gens qui marchent dehors, les voitures qui passent, l’aspect de la vie extérieure, tout est inutile et puéril, des jeux d’enfant, des jeux d’enfant.
« I could lie down like a tired child….?. » Oh, fatiguée, fatiguée de toutes ces actions étroites, tellement peu filles de l’« inner germ’ », tellement peu en rapport avec la force intérieure dont elles procèdent pourtant, gouffre bouillonnant qui se dépense en bulles vides s’envolant au hasard – fatiguée de ces actions dont le but est avec l’impulsion d’une disproportion si ridicule – fatiguée de faire les gestes des autres, quand un monde aspire à vivre en soi. N’y a-t-il pas qu’à – « lie down like a tired child till death like sleep might steal… »Catherine Pozzi – journal de jeunesse
27 ans, 7 mois, 9 jours
Samedi 19 mai 1951
En voyant Étienne s’admirer dans un miroir, je m’avise que je ne me suis jamais vraiment regardé, moi, dans une glace. Jamais un de ces coups d’œil innocemment narcissiques, jamais une de ces saisies coquines qui vous font jouir de votre image.
J’ai toujours réduit les miroirs à leurs fonctions.
Fonction d’inventaire quand adolescent j’y vérifiais la croissance de mes muscles, fonction vestimentaire quand il faut accorder cravate, veste et chemise, fonction de vigilance quand je me rase le matin. Mais la vision d’ensemble ne me retient pas. Je n’entre pas dans le miroir. (Peur de ne pas en ressortir ?) Étienne, lui, se regarde pour de bon ; comme tout un chacun il plonge en son image. Moi non. Les éléments de mon corps me constituent sans me caractériser. Bref, je ne me suis jamais vraiment regardé dans une glace. Ce n’est pas vertu, c’est distance plutôt, cette irréductible distance que ce journal cherche à combler.
Quelque chose en mon image me demeure étranger. Au point qu’il m’arrive de sursauter quand j’en fais la rencontre inattendue, dans une vitrine de magasin. Qui est-ce ? Rien, du calme, ce n’est que toi. Depuis mon enfance je mets à me reconnaître un temps que je n’ai jamais rattrapé. En matière de reflet je préfère le regard de Mona.
Ça va? Ça va, tu es parfait. Ou celui d’Étienne, avant d’aller à un meeting. Ça va? Ça va, tu ne feras pas tomber les jupes mais tu emporteras les convictions.Daniel Pennac – journal d’un corps
19 mai 2026
Fatiguée...
C.D - journal de mes petits riens

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