Dimanche 27 mai 1945
Journée interminable, monotone, harassante. Le plus long dimanche de toute mon existence. Travail de 8 heures du matin à 8 heures du soir, sans interruption, sur le site baigné des rayons d’un soleil éclatant. Aujourd’hui, pas de buanderie.
Pour nos Russes, c’est jour de congé. Nous formions une chaîne dans la cour, sous le soleil cuisant. Des barres de zinc, des morceaux de zinc aux arêtes tranchantes passaient de main en main. La chaine, qui devait bien faire cent mètres, était clairsemée. Pour rejoindre sa voisine, il fallait toujours faire deux ou trois pas, les mains chargées de grosses pièces. J’attrapai mal à la tête, tant le soleil tapait. Sans compter les douleurs dans le dos et les mains encore tout écorchées par les heures de lessive.[…]
Le courant est rétabli depuis hier. Fini le temps des bougies, des coups frappés à la porte , du silence. La radio est diffusée par l’émetteur berli-nois. La plupart du temps, elle transmet des informations, des révélations, une odeur de sang, des évocations de cadavres et de cruauté. Il paraîtrait qu’à l’est, des millions de gens, pour la plupart des juifs, ont été brûlés dans des camps, de grands camps. Il paraît aussi qu’on aurait utilisé leurs cendres comme engrais chimique. Et ce qu’il y a de plus incroyable : tout aurait été soigneusement noté dans de gros livres, registres comptables de la mort. Il se fait que notre peuple aime l’ordre. Plus tard dans la soirée, il y eut du Beethoven, qui fit jaillir des larmes. J’ai tourné le bouton. Pour l’instant, c’est insupportable.
Une femme à Berlin – journal 20 avril -22 juin 1945
61 ans, 7 mois, 17 jours
Lundi 27 mai 1985
Accident stupide. Lundi de Pentecôte. Nous prenions le thé chez Madame P., vieille amie de la défunte mère de Mona, qui va sur ses cent deux ans. Villa néovictorienne, le thé servi dehors sous un platane poussé au beau milieu d’un court de tennis ! L’image est d’autant plus saisissante qu’autour de ce platane le court, en terre battue, continue d’être entretenu à l’ancienne, arrosé, roulé, les lignes dûment tracées à la chaux, comme si de rien n’était. Boire le thé sous cet arbre c’est s’installer tout vivant dans un tableau de Magritte. Le jeu consiste à ne pas s’en étonner auprès de la vieille dame. Si toutefois un indiscret questionne Madame P., elle répond : Que voulez-vous, mes hommes sont morts, plus personne ne joue, cet arbre a poussé là, il faut accepter ce qui vous quitte comme ce qui vous échoit. Bref, nous sirotions notre thé quand un chien a fait irruption dans la propriété. La vieille dame l’a repéré du coin de l’œil et s’en est offusquée. Qui donc me débarrassera de cet animal ? Ici, l’accident. Je bondis sur mes pieds, fonce vers le chien en moulinant des bras avec force vociférations, mais un obstacle invisible me stoppe en plein élan, au niveau du front.
Mes deux pieds décollent, je tombe à plat dos, ma main et mon crâne heurtant violemment le sol.[…]Daniel Pennac – journal d’un corps
27 mai 2026
rage de dent... no me gusta... not at all...grrrrr...
C.D - journal de mes petits riens

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