Roquebrune. 14 mai.(1929)
J’attendais avec Dorothy Bussy, sur le bord de la route, le train qui devait nous mener à Menton. Non loin, trois étrangers, un homme et deux femmes, attendaient de même. (Des étrangers, sûrement, des touristes.) L’homme à cheveux déjà blancs, les femmes sensiblement plus jeunes; tous trois épais, viandeux, au parler rauque et indiscret. Je n’aurais sans doute pas su reconnaître aussitôt en eux des Hollandais. « Quelle vulgarité ! me dit Madame Bussy. Et dire que vous les preniez pour des Anglais ! Regardez-les manger. » Ils sortent en effet, d’un grand couffin, des provisions dont ils commencent à s’empiffrer goulûment. – « Et d’abord rien ne m’est plus désagréable que de voir d’autres personnes manger quand je ne mange pas moi-même. » Comme nous sortons de table, je lui propose un chewing-gum ; qu’elle refuse. Allons ! voici maintenant des effusions ; une des deux femmes a pris dans ses bras l’homme qui se pâme et qu’elle couvre de baisers ; ses gloussements m’ont fait me retourner : « Gustave l.. Gustave… Oh ! » Mais, à notre stupeur, on voit l’homme diminuer, se fondre, couler lentement d’entre les bras de l’épouse qui balbutie toujours plus éperdument : « Gustave! Gustave! »Et voici l’homme à terre, frappé de congestion sans doute, yeux révulsés, bouche bée. Nous nous empressons pour aider à le relever, le redresser, l’asseoir sur le parapet de la route, ou mieux : sur une chaise, que la femme du cabaretier apporte en courant. Le cabaretier la suit, offrant tout à tour du cognac, du vinaigre et de l’alcool de menthe ; ma voisine tend un verre d’eau claire. Et d’abord je m’indigne de voir l’épouse hollandaise, tandis qu’elle soigne son homme, ne lâcher point une demi barquette aux fraises ou aux cerises que sans doute elle était en train de manger, quand, tout à coup, voyant la chose de plus près, je comprends que c’est le dentier qui a jailli hors de la bouche du mari au moment de sa chute et qu’elle s’efforce à présent de replacer discrètement, en tournant le dos au public, par décence, s’abritant et l’abritant de son mieux. Pauvres excellentes gens, qui me paraissent à présent si pitoyables ! Se peut-il que je me sois à ce point mépris sur eux d’abord ! Gardons-nous de ces jugements sans sympathie : on risque de prendre des râteliers pour des tartes…André Gide – journal
Lundi 14 mai 1945
Hier soir, un bruit de moteur m’a tirée de mon premier sommeil. Dehors, des appels, des coups de klaxon. Je suis allée voir à la fenêtre. En bas, il y avait bel et bien un camion russe rempli de farine. Le boulanger a déjà du charbon, il pourra donc cuire le pain, servir les cartes et les numéros. Je l’ai entendu pousser des cris de joie et l’ai vu se jeter au cou du chauffeur russe qui, lui aussi, était radieux. Ils aiment jouer les Pères Noël.
Très tôt ce matin, j’ai été réveillée par les gens de la queue pour le pain qui, comme toujours, jacassaient. Elle était longue, elle avait déjà tourné le coin et atteignait la moitié du pâté de maisons.
Cet après-midi, elle est toujours là. Beaucoup de femmes ont pris des tabourets. Les rumeurs sifflaient littéralement à mes oreilles.
Pour la première fois, nous sommes allées chercher de l’eau à une vraie bouche d’eau, pas loin de chez nous. C’est merveilleux! Une pompe automatique avec trois robinets, d’où l’eau jaillit à gros jets. Le seau est rempli en un clin d’œil. On ne doit plus attendre son tour que quelques minutes.[…]
Une femme a expliqué avec grande satisfaction pourquoi les russes, après avoir parcouru tout son immeuble, évitaient d’y remettre les pieds : au premier étage, ils avaient trouvé une famille entière empoisonnée sur les lits, au deuxième étage, une autre famille pendue aux croisillons des fenêtres.
Spectacles qui les avaient fait fuir dans l’instant, pour ne plus jamais revenir. On laissa quand même les objets de dissuasion à leur place pendant un certain temps, au cas où… J’ai reçu ma viande sans problème. De la pure viande de bœuf, ça nous aidera à tenir.
«Cet après-midi, à 5 heures, la communauté de l’immeuble se retrouvera à la cave», a-t-on fait savoir de porte en porte.[…]
Une femme à Berlin – journal 20 avril – 22 juin 1945
14 mai 2026
Les fêtes de Jeanne d'Arc commencent à Rouen... et ce pendant tout le week-end... Le temps n'est pas favorable, qui se décline sous forme de giboulées...! De mon antre je suis un peu à l'écart... et c'est tant mieux... mais ça m'amuse de rencontrer des personnes costumées comme à l'époque... il y en a de toute génération...les gens aiment se déguiser...
C.D - Journal de mes petits riens

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