4 décembre 1982. […]
Journée grise et morne.
Bruine. Chaleur anormale pour un mois de décembre.
Travaille ici dans notre chambre d’ami, notre « nouvelle » pièce, blanche, claire, vitrée. Une page ou deux, une pause au piano, une autre page, le récit qui avance avec sa lenteur coutumière. Si triste, si dégradant, si inévitable, si… humain… d’écrire dans un style « contemporain» achromatique, un peu plat, un peu drôle/satirique/malin… après l’extravagance de Winterthur. Penser que je ne peux plus entendre cette voix… entrer de nouveau dans ces métaphores imaginatives… la merveilleuse fantaisie de Xavier… le « héros détective »… Penser que je suis expulsée … ( Je dois paraître très bizarre. Pourtant ce n’est pas l’effet que je me fais. C’est comme si… comme si… quoi donc ?… passer d’un monde en Technicolor à un monde en noir et blanc… Marcher de nouveau sur terre. La terre plate)[…]
Joyce Carol Oates – journal
Jeudi 4 décembre 1958
35 ans, 1 mois, 24 jours
Toujours à l’enterrement de Manès, Fanche me dit : Toi, mon pétard, tu te déguiserais en Apache, en Pygmée, en Chinois ou en Martien, je te reconnaitrais à ton sourire. Et de s’interroger sur ces émanations du corps que sont la silhouette, la démarche, la voix, le sourire, l’écriture, la gestuelle, la mimique, seules traces laissées en nos mémoires par ceux que nous avons vraiment regardés. De son frère, pulvérisé dans son avion de chasse, Fanche dit : Les lèvres, la bouche, oui, peuvent être mises en pièces, mais le sourire, non, impossible. Elle se souvient aussi de sa mère par le biais de sa minuscule écriture, dont elle évoque avec émotion les boucles parfaitement formées des r, et des v.
De ma mère à moi, il me reste l’image d’un regard qui réclamait des comptes. « As-tu mérité ton existence? » Deux yeux exophtalmiques et une voix pointue. Elle croyait son regard perçant, il n’était qu’exorbité, sa voix primesautière, elle n’était que pointue. Le souvenir de ces yeux et de cette voix me rappelle moins une personne qu’une attitude : l’autorité obtuse, méchante, qu’elle mettait à « faire le bien » en piquetant sa charité de petits préceptes moraux, nauséabonds comme des pets de l’âme. C’était pourtant une jolie femme, aux boucles blondes, au regard lumineux, au sourire éclatant, toutes les photos l’attestent. À Fanche, je dis : Ne te fie pas à mon sourire, c’est celui de ma mère.
Daniel Pennac – journal d’un corps
4 décembre 2025
S'éloigner et revenir... c'est pour moi une façon de faire le plein... le plein d'images, d'idées, d'envies dans lesquelles plonger et nager... mon neurone est ravi...
C.D - journal de mes petits riens

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