74 ans, 5 mois, 6 jours
Lundi 16 mars 1998
Fin de ma conférence, à Belém. La main de Nazaré, mon interprète, se pose sur la mienne, s’y attarde, deux doigts sous ma chemise caressant mon poignet. J’aimerais passer la nuit avec vous, dit-elle, et si possible les trois autres avant votre départ. La proposition est si naturelle que j’en suis à peine surpris. Honoré, mais pas surpris. Ému aussi, bien sûr. (Tout de même, après quelques secondes de réflexion, passablement sidéré.) Nazaré et moi avons travaillé ensemble à la diffusion de cette conférence, elle en a préparé la réception, rameutant les militants, suppléant dans tous les domaines à une organisation enthousiaste mais déficiente. São Paulo, Rio, Recife, Porto Alegre, São Luis, elle a su m’épargner la plupart des diners officiels pour m’entraîner dans les quartiers de son choix, m’ouvrir les cercles de musique et de philosophie qu’elle voulait me faire connaître, et voici sa main sur la mienne. Ma petite Nazaré dis-je (elle a vingt-cinq ans), merci, vraiment, mais ce serait en pure perte, les décennies ont rendu la chose impossible. C’est que vous ne croyez pas en la résurrection, objecte-t-elle. C’est aussi que le bistouri est passé par là, que désir est mort, que je suis monogame, que j’ai trois fois son age, que depuis toutes ces années sans pratique j’ai cessé de placer mon identité dans ma sexualité[…]
Vous voilà, me dit Nazaré en me serrant dans ses bras, me voilà oui, qui jouis comme u ressuscité
Daniel Pennac – journal d’un corps
16 mars 1934
La bataille n’est gagnée que pour moi-même. Enfantement final. Naissance de la différence entre Père et moi, et donc naissance de ma propre individualité. Père n’a pas été à la hauteur.
Quand il est tombé malade à la suite de notre scène, quand il m’a laissée revenir par pitié, quand il est descendu en disant sur un ton tragique et théâtral : « Devant Maruca, je désire prouver que j’avais retenu un compartiment pour deux », il a complètement raté notre fin. Il n’a pas vu tout le reste. Il s’est réfugié dans l’image que Maruca a de lui : celle d’un homme simple, honnête et loyal. Devant elle, il a déclaré : « Ce qui me fait mal, c’est que tu me prennes pour un menteur ! » Devant Maruca, alors qu’il sait si bien ce qu’il est! Oh! Doux ange hypocrite !
Mais il ne me restait plus le moindre esprit combatif. Par désespoir, frustration, découragement, j’ai éclaté en sanglots
– j’ai dû les laisser – je suis allée jusqu’à la fenêtre pour avoir de l’air. Alors, cet être puéril s’est approché de moi en pleurant doucement, avec sa voix féminine, gémissante, que je déteste tant. Et nous nous sommes réconciliés. J’ai capitulé : Jai pleuré. Nous étions réconciliés, mais c’en était fini de mes espoirs, de mon désir de vivre une relation absolue et honnête.
Il veut de gais mensonges. Il est faible et puéril. Il parle un autre langage. J’ai cherché de nouveaux points d’accord – je n’ai trouvé que des différences.
Je suis résignée, fatiguée, détachée. Fatiguée de tout. J’ai été malade et fiévreuse. La vie n’a plus de goût. Seulement le goût de la désillusion. Je ne trouve de goût ni à Henry, ni à la mai-son, ni à mon travail. Henry, lui aussi, m’échappe comme du sable. Rien à bâtir. Nulle part, nulle part, je ne peux construire une relation vraiment forte. Henry est un vagabond, pas un mari. On ne peut rien construire avec lui. Il est « traître jusqu’ à la moelle ». Il faut qu’il le soit.
Et voilà pourquoi : le journal – le moi – la solitude – le célibat. Au diable les relations humaines.
Tandis que j’écris mon roman, je suis ravie qu’il me permette de leur échapper, à eux tous. Fuir. Me sauver.
La scène retombe toujours dans le même schéma – le schéma de ma destinée. Je donne l’impression de souffrir de manque d’amour. Il ne me vient jamais à l’esprit que moi aussi je trompe les autres, que je les trahis. Je ne me soucie que de la trahison de l’autre. Je suis coulée dans le moule de celui qui souffre – ne peux y échapper. Pourtant, je suis capable de faire souffrir. Il suffirait que je dise toute la vérité à Hugh, à mon père, et à Henry. Mais je n’ai aucune envie de le faire.
Rank ! Rank me manque terriblement. Il est si gentil, si compréhensif, si solide, si sérieux.Anaïs Nin – journal de l’amour
16 mars 2026
Il y a du désespoir dans l'air... peu de votes... et de travers...et moi... moi... j'ai fini mon puzzle...
C.D - journal de mes petits riens

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