10 mars (1912), Dimanche
Il séduisit une jeune fille dans une petite localité des montagnes de l’Iser où il séjourna tout un été pour rétablir ses poumons atteints. Incompréhensible comme le deviennent parfois les malades pulmonaires, il renversa la jeune fille, — c’était la fille de son logeur qui, son travail terminé, faisait volontiers une promenade le soir avec lui, – dans l’herbe au bord de la rivière, et la prit, après une brève tentative de persuasion, tandis qu’elle gisait là, évanouie de frayeur. Plus tard, il dut aller chercher de l’eau à la rivière dans le creux de ses mains et en asperger le visage de la jeune fille, à seule fin de la ranimer. Penché sur elle, il répétait d’innombrables fois: « Ma petite Julie, voyons, ma petite Julie. » Il était prêt à prendre sur lui toute la responsabilité de son acte et s’efforçait simplement d’imaginer à quel point sa situation était grave. Sans réflexion, il n’aurait pas pu s’en rendre compte. Cette fille simple étendue devant lui, cette fille qui recommençait à respirer régulièrement et ne gardait les yeux clos que par peur et par gêne, ne pouvait pas lui donner de tracas; lui, le grand homme fort, pouvait l’écarter de la pointe du pied.Elle était faible et insignifiante, ce qui lui arrivait pouvait-il avoir une importance assez efficace pour durer même jusqu’au lendemain? Quiconque la comparait à lui pouvait-il en juger autrement? La rivière s’étalait paisiblement entre les prés et les champs, coulait vers des montagnes déjà lointaines. Il n’y avait plus de soleil que sur la berge de l’autre rive. Sous le ciel pur du soir, les derniers nuages s’éloignaient.
Rien, rien, c’est ainsi que je me suscite des fantômes. Je n’ai été engagé, et encore bien faiblement, qu’au moment de : « Plus tard, il dut…» et surtout de : « asperger ». Dans la description du paysage, j’ai cru un moment voir quelque chose de juste.
Si abandonné de moi-même, de tout. Bruit dans la chambre d’à côté.Franz Kafka – journal
mars 1916
[…] voici le fin de la lettre de Goodyear à laquelle répond Katherine :
« Au fond, je suis de très mauvaise humeur, constamment, contre la vie. RIEN AU MONDE ne me fera changer, si cela dépend de moi. Il faut définir les choses. Si l’on n’aime pas dans la mesure où l’on éprouve un sentiment irrésistible, je ne vous aime pas. S’il s’agit d’un sentiment relatif, alors, oui.
Pour ma part, je me fiche de tout.
Frederick Goodyear. »
(Dimanche)
Villa Pauline, Bandol (Var).
M. F. G. Jamais bombe n’est tombée plus lourdement sur un cœur de femme que cette chaude effusion glacée que j’ai lue deux fois ; je ne la relirais pas trois, même si l’on m’y forçait. Mais je voudrais bien savoir ce qui, dans ma lettre, a été capable de vous tournebouler à ce point. (Henry James est mort, le saviez-vous ?) Je ne me suis pas laissé emporter par une passion irrésistible, je ne vous ai pas dit que je vous aimais. Je vous ai dit que j’avais de l’affection pour vous, et je serais disposée à le redire, quand je regarde les oignons qui pendent au mur dans leur filet. Mais pourquoi m’écrivez-vous comme si j’étais venue vous trouver en fiacre pour vous supplier de faire de moi une femme respectable ? Pour sûr que vous êtes de mauvaise humeur, et hargneux, et susceptible. Et si vous vous figurez que j’ai jeté mon bonnet par-dessus vous en vous considérant comme un moulin éventuel, détrompez-vous, mon cher.[…]
Katherine Mansfield – journal
10 mars 2026
Je ne connais presque plus les petits matins... quand le jour seulement frémit dans l'atmosphère nocturne... quand le silence règne que vient troubler le chant des oiseaux... quand certaines fenêtres s'allument timidement... maintenant, je me réveille et la terrasse est inondée de lumière... et dans l'immeuble, les portes claquent... et dans la rue les voitures râlent...
C.D - journal de mes petits riens

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