53 ans, 1 jour
Lundi 11 octobre 1976
En contrepoint d’Einstein on the Beach, un couple assis devant Mona et moi a manifesté une autre conception de la durée. Pas un jeune couple pourtant, pas des amoureux de rencontre, pas un séducteur qui faisait à une conquête récente le coup du tu vas voir ce que tu vas voir, non, deux routards de l’amour unique qui, comme Mona et moi, avaient dépassé le stade de l’épate culturelle et dont une baby-sitter devait garder la progéniture. Ils étaient venus avec une thermos de café et un petit panier d’en-cas qui disaient nettement qu’on savait à quel genre de spectacle on aurait à faire, qu’on était solidement installé dans l’amour,[…]
Tout le monde fut englouti par la durée de Bob Wilson et le couple s’évanouit dans le halo de ma propre fascination. Tout juste vis-je l’homme, d’un très léger haussement de son épaule droite, remettre sa compagne à la verticale. Envoûté par l’entrée de la locomotive, l’interminable brossage de dents, l’estrade phosphorescente et le violon à deux notes de Philip Glass, j’ai perdu la notion du temps, la conscience de mon corps, et celle d’un entourage, quel qu’il fût. J’aurais été incapable de dire si j’étais bien ou mal assis. Mes cellules avaient dû cesser de se renouveler. À quel moment de cette éternité la jeune femme proposa-t-elle à son voisin une tasse de café qui fut refusée par un non sec de la tête? À quel moment tenta-t-elle une réflexion qui fut tranchée net par un « ts ! » sans appel ? À quel moment gigota-t-elle sur ses fesses jusqu’à s’attirer ce « mais arrrrrête ! » exaspéré qui fit se tourner une ou deux têtes ? Je n’avais de ces brefs épisodes, disséminés sur plusieurs heures, qu’une conscience périphérique. Jusqu’au moment où l’homme hurla une phrase qui, pour quelques secondes, mit le spectacle dans la salle
[…]
… et la femme s’enfuit
Daniel Pennac – journal d’un corps
Vendredi 11 octobre 1929
Je saute sur l’occasion d’écrire ceci afin de ne pas me remettre aux Ephémères ou aux Vagues, ou quel que soit le titre que je lui donnerai. On s’imagine que l’on a fini par apprendre à écrire rapidement et il n’en
est rien. Et le plus curieux, c’est que j’écris sans zèle et sans plaisir après avoir été tendue sur mon sujet. Je ne dévide pas, je m’applique. D’autre part, je ne me suis jamais, de toute ma vie, attaquée à un sujet à la fois si vague et si complexe. Chaque fois que je fixe un point, il me faut penser à sa relation possible avec une douzaine d’autres. Et bien qu’il me soit possible d’avancer assez facilement, je m’arrête sans cesse pour considérer l’effet général. Dans le détail, mon projet comporte-t-Il quelque faute radicale? Je ne suis pas tout à fait satisfaite de cette méthode qui consiste à isoler dans la chambre certains objets destinés à en rappeler d’autres.Cependant je ne puis rien concevoir pour l’instant qui adhère aussi étroitement au dessein original, et admettre son mouvement. Voilà pourquoi sans doute ces jours d’octobre sont pour moi un peu tendus et entourés de silence. Ce que je veux dire par ce dernier mot je n’en sais trop rien […]
Virginia Woolf –journal d’un écrivain
11 octobre 2025
Tous ces objets qui tombent qu'il faut ramasser... tous ces instants qui s'effacent aussitôt consommés... tous ces mots qui glissent et s'échappent... j'ai envie de tout saisir, de tout em-brasser ... Faire un journal de tous ces petits riens dérangeants qui s'accumulent...
C.D

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