Étiquette : journal intime

  • 22 novembre

  • 21 novembre

    21 novembre. 1941

    Intéressant : alors que, ces derniers temps, je suis pleine d’inspiration créatrice et me sens capable de noircir des pages et des pages (la nouvelle La fille qui ne savait pas s’agenouiller, cette petite bonne femme Levi? qui m’intrigue, et tant d’autres choses), voici que tout à coup je note ceci ; comme mordue par une vipère, je saute du couvre-lit bleu, sous l’aiguillon d’une question pressante, oui, de cette question. Au milieu de mes problèmes d’éthique, de vérité et de rapport à Dieu même, surgit tout à coup un « problème de mangeaille ». Ce serait peut-être un sujet d’analyse, après tout. De temps en temps, moins souvent qu’autrefois cependant, je me colle une indigestion, tout simplement en mangeant trop. Faute de me dominer, donc. Je sais que je dois faire attention, et tout soudain me voilà prise d’une espèce d’avidité qui résiste à tout raisonnement. Je sais que ce petit moment de jouissance (sinon, comment l’appeler ?), pour une bouchée de trop, je le paierai très cher, et pourtant rien ne peut me retenir. Il me semble tout à coup qu’il y a là un « problème alimentaire » susceptible d’être approfondi. En fin de compte, c’est symbolique. Je montre sans doute la même gloutonnerie dans ma vie spirituelle. Ce besoin d’emmagasiner une foule de choses culmine parfois en d’énormes indigestions. Or, la base de cette attitude, il faut sans doute la chercher ici. Ce n’est pas sans rapport avec ma chère maman. Maman ne parle que de manger, rien d’autre n’existe pour elle: « Allons, mange encore un peu. Tu n’as pas assez mangé. Comme tu as maigri ! » Je me rappelle qu’un jour, il y a des années, j’ai vu ma mère manger lors d’un banquet réunissant des mères de famille. J’étais au balcon de la petite salle du théâtre de Deventer où se déroulait la fête. Ma mère était assise au parterre à une longue table, au milieu de beaucoup d’autres « femmes au foyer ». Elle portait une robe de dentelle bleue. Et elle mangeait. Elle y était entièrement absorbée. Elle mangeait avec avidité et passion. A la voir ainsi, telle que je la découvrais soudain du balcon en vue plongeante, quelque chose en elle m’affectait terriblement. J’éprouvais de la répugnance et en même temps une folle pitié. Je ne pouvais me l’expliquer.
    Cette gloutonnerie semblait indiquer qu’elle avait peur d’être privée de quelque chose dans la vie.[…] 

    Etty Hillesum journal 

  • 20 novembre

    […]

  • 19 novembre

  • 17 novembre

    Jeudi 17 novembre 1988
    Hier mercredi, en fin d’après-midi, un petit tour à Rouen, à la foire Saint-Romain. Regret de ne pas avoir évoqué cette atmosphère très particulière dans mon livre sur Rouen. Nous sommes venus à pied depuis le centre-ville, avec nos amis Dominique et Alain, notre Vincent, leur Vincent, leur Lucile. Comme toujours, l’alibi que donnent les enfants s’avère un subterfuge délicieux. On est censé ne rien tirer de tels moments, les offrir aux petits en une ascèse héroïque. On goûte cependant avec une étrange plénitude ces instants de la marge, du retrait. Traverser la Seine au-dessus de l’ile Lacroix : sur le quai de la rive gauche, dans ce lieu si vide et transitoire à l’accoutumée, effervescence de lumière. Les tons criards des néons des manèges se mêlent en folle buée chaude, reflétée dans la Seine.
    Pour traverser novembre, Rouen s’est inventé, devant sa cathédrale, une esplanade aseptisée de chrysanthèmes. Mais sur la rive gauche, une ville canaille et frondeuse déborde de cris et de couleurs, de graisse à frire un peu douteuse, et de rires d’enfants. C’est St Romain : l’ennui bourgeois s’engloutit dans le fleuve …