Jeudi 21 novembre 1889
Aujourd’hui, Paul Alexis, qui vient, en compagnie d’Oscar Méténier, me soumettre le premier acte de CHARLES DEMAILLY, me confirme dans la certitude que Zola a un petit ménage. Il lui aurait fait la confession que sa femme avait de grandes qualités de femme de ménage, mais bien des choses réfrigérantes, qui l’avaient poussé à chercher un peu de chaleur ailleurs. Et il parle du revenez-y de jeunesse, et de fureur de jouissances de toutes sortes, et de satisfaction de vanités mondaines chez ce vieux lettré, qui demandait dernièrement à Céard si en douze leçons il pourrait se tenir à cheval, de façon à faire un tour au Bois.
Ah! un Zola équestre, je ne le vois pas ! […]
Edmond et Jules de Goncourt – journal 1887-1896
21 novembre. 1941
Intéressant : alors que, ces derniers temps, je suis pleine d’inspiration créatrice et me sens capable de noircir des pages et des pages (la nouvelle La fille qui ne savait pas s’agenouiller, cette petite bonne femme Levi? qui m’intrigue, et tant d’autres choses), voici que tout à coup je note ceci ; comme mordue par une vipère, je saute du couvre-lit bleu, sous l’aiguillon d’une question pressante, oui, de cette question. Au milieu de mes problèmes d’éthique, de vérité et de rapport à Dieu même, surgit tout à coup un « problème de mangeaille ». Ce serait peut-être un sujet d’analyse, après tout. De temps en temps, moins souvent qu’autrefois cependant, je me colle une indigestion, tout simplement en mangeant trop. Faute de me dominer, donc. Je sais que je dois faire attention, et tout soudain me voilà prise d’une espèce d’avidité qui résiste à tout raisonnement. Je sais que ce petit moment de jouissance (sinon, comment l’appeler ?), pour une bouchée de trop, je le paierai très cher, et pourtant rien ne peut me retenir. Il me semble tout à coup qu’il y a là un « problème alimentaire » susceptible d’être approfondi. En fin de compte, c’est symbolique. Je montre sans doute la même gloutonnerie dans ma vie spirituelle. Ce besoin d’emmagasiner une foule de choses culmine parfois en d’énormes indigestions. Or, la base de cette attitude, il faut sans doute la chercher ici. Ce n’est pas sans rapport avec ma chère maman. Maman ne parle que de manger, rien d’autre n’existe pour elle: « Allons, mange encore un peu. Tu n’as pas assez mangé. Comme tu as maigri ! » Je me rappelle qu’un jour, il y a des années, j’ai vu ma mère manger lors d’un banquet réunissant des mères de famille. J’étais au balcon de la petite salle du théâtre de Deventer où se déroulait la fête. Ma mère était assise au parterre à une longue table, au milieu de beaucoup d’autres « femmes au foyer ». Elle portait une robe de dentelle bleue. Et elle mangeait. Elle y était entièrement absorbée. Elle mangeait avec avidité et passion. A la voir ainsi, telle que je la découvrais soudain du balcon en vue plongeante, quelque chose en elle m’affectait terriblement. J’éprouvais de la répugnance et en même temps une folle pitié. Je ne pouvais me l’expliquer.
Cette gloutonnerie semblait indiquer qu’elle avait peur d’être privée de quelque chose dans la vie.[…]
Etty Hillesum– journal
21 novembre 2025
Visite à l'hôpital - Les souvenirs enfouis ne le sont jamais assez... ils ressurgissent à la moindre similitude ...
C.D - journal de mes petits riens