1er décembre (1905)
Chez Fontaine, Paul Claudel est là que je n’ai pas revu depuis plus de trois ans. Jeune, il avait l’air d’un clou ; il a l’air maintenant d’un marteau-pilon. Front très peu haut, mais assez large ; visage sans nuances, comme taillé au couteau ; cou de taureau continué tout droit par la tête, où l’on sent que la passion monte congestionner aussitôt le cerveau. Oui, je crois que c’est là l’impression qui domine : la tête fait corps avec le tronc. Je le regarderai mieux mardi prochain (il vient déjeuner chez nous) ; j’étais occupé un peu trop a me détendre et n’ai répondu qu’à demi à ses avances. Il me tait l’effet d’un cyclone figé. Quand il parle on dirait que quelque chose en lui se déclenche ; il procède par affirmations brusques et garde le ton de l’hostilité même quand on est de son avis.
Pendant que je cause avec Fontaine, je l’entends du coin de l’oreille proclamer son admiration pour Baudelaire.
Mithouard, emboîtant le pas sans adresse, parle de la « santé » de Baudelaire, y voit surtout un génie « bien portant ». Faut-il donc cela pour qu’il se donne la permission de l’admirer ?
« Poe et Baudelaire », déclare Paul Claudel, avec une sorte de fureur contenue, « sont les deux seuls critiques modernes »; puis il fait un éloge, très intelligent d’ailleurs, le l’intelligence critique de Baudelaire et de Poe, mais dans des termes si voisins de ceux qu’employait récemment, précisément au même sujet, Remy de Gourmont, que je me retiens à peine d’en faire la remarque; mais je crains, au seul nom de Gourmont, de provoquer une explosion.André Gide – journal, tome I
1/12/56
Hippolyte a raison ; quelle passion déraisonnable ! Ce genre de sentiment ne respecte absolument pas les personnes, les goûts, les préférences. Quiconque dit : « J’aime X parce que nous avons tant de choses à nous dire », ou « parce qu’elle est bonne, ou parce qu’elle m’aime, ou parce que je l’admire», ment ou n’aime pas. Il existe un type de sentiment d’amour, à distinguer de l’autre type essentiel (l’amour dépendance), qui est totalement impersonnel – il vous saisit, + l’objet sur lequel il se fixe peut très bien être parfaitement grotesque. Si cet amour est sans espoir, il ne sert à rien de se vilipender – il faut le supporter, laisser la conscience de sa dimension grotesque manifeste contribuer à le faire passer.
Par grotesque je ne veux pas dire immoral. Ce sentiment est amoral, aussi bien qu’impersonnel. Les joues en feu ; le sol qui se dérobe sous vos pieds*.
* Je me souviens de E. L. ce jour de printemps, par la fenêtre de la salle du cours d’anglais A10 (Miss Estrop)
– comment le plateau du bureau s’est brusquement soulevé puis effondré sous mes coudes. J’ai éprouvé la même sensation – tout aussi involontaire + dissociée de tout sentiment – en aidant David à monter l’escalier ce soir à 18 h 30, alors que nous rentrions d’un goûter Chez les Carr [l’historien marxiste E. H. Carr et sa femme, des amis proches de PR et de SS). Je ne pensais pas à grand-chose, + soudain la marche a paru s’écrouler sous moi + je suis tombée de tout mon poids contre la porte. […]Susan Sontag – Renaître
1er décembre 2025
Se réveiller avec la sensation agréable de plénitude... après un excellent week-end... avec la découverte de deux créateurs en arts textile : Magdalena Abakanowicz au musée Bourdelle à Paris et Pascal Montell au musée d'Art et d'Histoire du judaïsme, émerveillements... Une pièce de théâtre "ART" de Yasmina Reza m'a fait me poser la question du rire... comment se fait-il que je ne ris plus avec des "ha!ha!" et des "hi!hi!" Rien ne sort de moi . La jubilation est à l'intérieur... et en un sourire qui perdure encore longtemps après la fin de la pièce...
C.D - journal de mes petits riens
