Jeudi 4 septembre 1941, 10 heures et demie du soir. La vie est un tissu d’anecdotes qui attendent d’être contées par moi. Ah, quelle sottise ! Je n’en sais rien. Je suis de nouveau malheureuse. Je comprends tellement bien les gens qui se mettent à boire ou couchent avec le premier venu.
Mais ce n’est pas ma voie. Moi, je dois traverser les épreuves en restant sobre et en gardant la tête froide. Et seule. Il vaut bien mieux que ce sale type n’ait pas été chez lui ce soir. Sinon j’y aurais couru encore une fois.
Au secours, je suis si malheureuse. J’éclate. Et moi qui demande aux autres de résoudre eux-mêmes leurs problèmes ! « Être à l’écoute de soi-même. » Tu penses! Eh bien, je me suis assise par terre dans le coin le plus reculé de ma chambrette, coincée entre deux murs, la tête inclinée vers le sol. Je suis restée comme ça. Totalement immobile, considérant pour ainsi dire mon nombril, attendant pieusement que de nouvelles forces veuillent bien affleurer en moi. Mon cœur était pris au piège, rien ne circulait en moi, tous mes vaisseaux étaient envasés et mon crâne était serré dans un étau. Quand je suis assise ainsi, tassée sur moi-même, j’attends que quelque chose fonde et se remette à couler en moi.
En fait, j’ai présumé de mes forces en lisant les lettres de la Freundin’. Je voudrais être toute simple, comme l’homme que j’ai vu ce soir, ou comme une prairie. Bien sûr je m’accorde encore trop d’importance. Un jour comme aujourd’hui, je me figure que nul ne souffre autant que moi. Souffrir dans tout son corps au point de ne pouvoir pas même supporter d’être effleuré du bout des doigts, voilà l’équivalent de ce que je ressens dans mon « âme » (si l’on veut bien l’appeler ainsi). La plus fugitive impression vous fait mal. « Une âme sans épiderme », a écrit Mme Romein, je crois, à propos de Carry van Bruggen?.
Je voudrais partir très loin. Et voir chaque jour de nouveaux visages, qui devraient rester anonymes. J’ai parfois l’impression que les quelques personnes avec qui j’ai des liens très forts me cachent l’horizon. Mais quel horizon au juste ? Etty, tu es une petite gredine sans conscience.
Tu serais très capable d’analyser l’origine de ta mélanco-lie, alourdie par ces fortes migraines. Mais non, je n’en ai pas envie, je suis trop paresseuse. Seigneur, donne-moi un peu d’humilité
Ai-je une activité trop intense? Je veux connaître ce siècle, du dehors et du dedans. Je le palpe chaque jour, je suis du bout des doigts les contours de notre temps. Ou bien n’est-ce qu’une fiction ?
confronte à tout ce qui croise mon chemin
Et puis je me replonge sans cesse dans la réalité.
Etty Hillesum – une vie bouleversée 1941-1943
Mauvaise préparation en amont... pas de texte écrit par un homme à cette date malgré la consultation d'une dizaine de journaux d'auteurs. Je n'ai pas encore tous les livres listés sous la main. Mais en attendant je propose l'extrait suivant de Roland Barthes dont j'attends le journal du deuil, extrait d'une réflexion sur les journaux personnels et/ou intimes. A cette étape je constitue encore ma bibliothèque de journaux d'auteur.rice.s. La recherche passionnante est fastidieuse...
C.D
conservés et numérisés à la Smithsonian Institution
Du fragment au journal
Sous l’alibi de la dissertation détruite, on en vient à la pratique régulière du fragment; puis du fragment, on glisse au « journal ».
Dès lors le but de tout ceci n’est-il pas de se donner le droit d’écrire un « journal »? Ne suis-je pas fondé à considérer tout ce que j’ai écrit comme un effort clandestin et opiniâtre pour faire réapparaître un jour, librement, le thème du « journal » gidien?
A l’horizon terminal, peut-être tout simplement le texte initial (son tout premier texte a eu pour objet le Journal de Gide).
Le « journal » (autobiographique) est cependant, aujourd’hui, discrédité. Chassé-croisé: au xvi siècle, où l’on commençait à en écrire, sans répugnance, on appelait ça un diaire : diarrhée et glaire.
Production de mes fragments. Contemplation de mes fragments
(correction, polissage, etc.). Contemplation de mes déchets (narcissisme)
Roland Barthes – Roland Barthes par Roland Barthes

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